Les fermes urbaines sont-elles de vraies alternatives écologiques ?

Une ferme urbaine en plein cœur de Paris. Si l’idée peut paraître farfelue, elle va devenir une réalité au printemps prochain.

La petite prairie de Charonne (XXe arrondissement) s’apprête à changer de visage. Des serres, des pots pour faire pousser des légumes et des plantes, des bâtiments en béton, remplaceront sa tourbière.

Des cultivateurs d’une start-up, appelée Paysan Urbain, aménageront effectivement ses 6 190 m2. Dans cet espace vert, la terre n’est pas directement exploitable, en raison de polluants dans les sols.  Il y aura donc « une serre tunnel multichapelle » de 1 500 m2 dédiée à la production de micro-pousses, une autre de 300 m2 pour la production de plantes pour les habitants d’alentours, un potager en bacs pour cultiver des fleurs comestibles, des légumes rares et des aromates, et une zone de compostage. Le projet sera présenté dans un espace de démonstration des techniques de culture en ville. Tous les produits seront vendus dans une boutique et livrés aux clients par vélo-cargo.

Ce type projet, à l’apparence parfaitement écologique et édénique, est contesté par des écologistes. Il serait effectivement une menace pour la biodiversité parisienne.

Ce projet a vu le jour grâce à l’aval de la mairie de Paris qui organise annuellement un concours, appelé Parisculteurs, pour favoriser le développement de l’agriculture urbaine dans la capitale. La troisième édition du concours lancée lundi 28 janvier voit plus grand : cette fois-ci il compte répandre les fermes urbaines au-delà du périphérique, comme en Seine-et-Marne et en Seine-Saint-Denis.

Le projet de la future ferme urbaine de Charonne (XXe)

Lors de la conférence de lancement de la troisième saison de Parisculteurs, le président (PS) du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, a affirmé « croire davantage à ce Grand Paris des projets très concrets plutôt qu’à ceux, mécanos institutionnels, illisibles pour les habitants », avec des projets « en faveur de l’emploi local, mais aussi destinés à des publics parfois éloignés du marché du travail ».

Par exemple, la ferme urbaine souterraine « La Caverne », situé près d’une cité du XVIIIe arrondissement, utilise des méthodes traditionnelles pour cultiver ses 2 tonnes d’endives, 5 kg de champignons et 300 barquettes de micro-pousses hebdomadaires. « On a embauché des employés résidant dans le quartier et on offre nos produits aux personnes du quartier à un prix plus bas. Parfois gratuitement, s’il y a de la surproduction », affirme Théo Champagnat, son fondateur.

  • DEUX CATÉGORIES, PLUSIEURS DÉFAUTS

Deux manières de cultiver une ferme urbaine existent en France : une low tech et une high tech. La première consomme peu d’énergie et utilise le rayonnement solaire naturel pour faire pousser les légumes. On la retrouve à l’AgroCité de Colombes ou dans le potager sur le toit de l’école AgroParisTech, à Paris.

L’autre méthode mise sur l’artificialisation totale, en cultivant les produits dans une atmosphère confinée avec un éclairage LED et en réglant chaque paramètre à distance grâce au numérique. Avec pour objectif de reproduire en continu le climat français de juin. C’est cette philosophie que l’on retrouve dans la structure verticale de la Ferme Urbaine de Lyon.

Mais toutes les deux ont des défauts considérables. Les deux méthodes n’arrivent pas à produire certains légumes et fruits spécifiques, comme la pomme de terre, la carotte, la pomme ou la poire.

« L’objectif, à terme, est d’avoir une ville 100 % autonome, en complément avec d’autres modèles écologiques. Malgré ces atouts, l’agriculture verticale a ses limites : une pomme de terre ne poussera jamais sans terre », affirme Marc Cases, un entrepreneur parisien qui a lancé son propre système de culture, baptisé Tootem. Ce dernier se base sur la technique de l’hydroponie. Sur de longs tubes sont collés des brassards : chaque tube porte une quinzaine de brassards, et chaque brassard accueille 3 à 4 plantes. L’eau ruisselle le long des tubes et vient humecter les brassards pour nourrir les plantes. Elle tombe ensuite dans un bac en contrebas du tube, où un filtre biologique fait de billes d’argiles permet de nettoyer l’eau et d’accueillir au passage des pieds de tomates ou des aromates.

Des oignons cultivés avec la technique de l’hydroponie Crédit : Nasa

Ce type de cultures sont trop énergivores. Selon Swen Déral, co-président de la SAUGE (Société d’agriculture urbaine généreuse et engagée), « l’hydroponie est intéressante mais est surtout utile là où la terre fait défaut, comme à Singapour. En Europe, la bonne réponse doit venir d’une réorganisation des terres agricoles. »

Autre bémol : les coûts assez élevés. 60 hectares de cultures verticales nécessiteraient un investissement oscillant entre 80 et 100 millions de dollars, soit 60 à 75 millions d’euros.

  • INVESTIR SUR LES AGRICULTEURS PÉRIURBAINS

Faudrait-il donc investir plutôt sur des terres agricoles inexploitées autour de la ville ? Selon Sébastien Goelzer, cofondateur de l’association Vergers urbains, la réponse est claire : « Il y a encore plein de terres inexploitées et d’agriculteurs qui cherchent des terres, il faut les aider ! Quand je vois les investissements qui sont mis dans certains projets d’agriculture urbaine pour produire quelques paniers, alors qu’il y a des agriculteurs qui travaillent 70 heures pour un smic, je me dis qu’on pourrait mettre ces millions dans des microfermes en périphérie des villes. Elles peuvent produire beaucoup plus avec beaucoup moins d’investissement », plaide-t-il dans un article de Reporterre.

Cette solution est également proposée par l’association France Nature Environnement (FNE). Christine Nedelec, présidente de la branche parisienne de l’association écologiste, évoque deux raisons pour soutenir plus les agriculteurs de la proche campagne parisienne et moins les fermes urbaines.

Primo, les projets de ces derniers sont une menace directe sur les activités des agriculteurs périurbains, car ces derniers dépendent de la clientèle parisienne pour survivre. Secondo, les cultures urbaines seraient également la cause d’une pénurie des espaces verts dans la capitale. « Sous le prétexte environnemental, on détruit les tourbières et les espaces verts qui restent à Paris, » martèle-t-elle. La FNE explique qu’il ne s’agit pas d’une opposition totale aux fermes urbaines, mais plutôt d’une dénonciation de cultures basées sur « des structures en ciment et des serres » qui remplacent des endroits où les plantes pouvaient pousser spontanément. « Notre but n’est pas être des ennemis des Parisculteurs, mais on veut une amélioration pour le bienêtre commun », souligne Nadelec.

  • LES TOITS PARISIENS, UNE ALTERNATIVE ECOLOGIQUE

La prairie de Charonne, future ferme urbaine, cachait apparemment un petit microcosme. Selon Catherine Ribes, chargée de la biodiversité de FNE Paris, il y a une importante population d’abeilles sauvages qui utilise les fleurs de la tourbière pour la pollinisation. Un espace vert de moins pour ces insectes menacés par l’urbanisation et la pollution. « Il faudrait plutôt se lancer sur des fermes urbaines sur les toits de la ville », explique-t-elle.

La mairie de Paris a évalué qu’il y a effectivement 314 ha de toits prêts à devenir des fermes urbaines, avec un « climat favorable » et une « absence d’animaux ravageur (lapins, taupes, etc) ».

Les toits parisiens : prochain eldorado des fermes urbaines ? Crédit : Inra

FNE Paris propose également de s’appuyer sur l’agroforesterie, c’est-à-dire toutes les pratiques agricoles qui intègrent l’arbre dans un environnement de production, et s’inspirent, en termes agronomiques, du modèle de la forêt. 

Les alternatives aux fermes urbaines « anti-écologique » existent. Et Christine Nedelec de conclure : « On doit trouver un équilibre entre le monde des fermes urbaines et celui des agriculteurs périurbains, en incluant et en faisant coopérer, peut-être, les deux pour le bien-être de l’environnement urbain et des agriculteurs ».

Gabriel Porrometo

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