1000 visages : insuffler de la diversité dans le cinéma français

Au coeur de Viry-Châtillon en 2006, la réalisatrice Houda Benyamina a créé une association pour représenter tous les visages dans le cinéma. Partie du constat que le milieu artistique manquait de diversité sociale, ethnique et géographique, elle décide de mobiliser des professionnels du 7ème art autour d’elle pour apporter les outils à des jeunes isolés. Dix ans plus tard, 1000 visages connaît son premier grand succès avec le film Divines au festival de Cannes, et présente des dizaines de courts métrages en France et à l’international.

En finir avec l’élitisme dans les métiers du cinéma. C’est l’objectif que s’est donné Houda Benyamina, qui crée 1000 Visages en 2006. Dix ans plus tard, elle réalise Divines, et obtient la Caméra d’or, prix du meilleur premier film au festival de Cannes. L’ascension est fulgurante pour cette jeune réalisatrice de 36 ans, originaire de Viry-Châtillon, située à une heure de Paris. Elle est partie du constat que les gens comme elle, vivant dans des territoires reculés de banlieue, n’avaient pas les outils et le réseau nécessaires pour se faire connaître dans le milieu du cinéma.

En 2005, les émeutes en banlieue ont provoqué une colère chez Houda Benyamina, colère qu’elle a transformée en projet créatif. La devise de l’association qu’elle fonde à ce moment-là pourrait se résumer ainsi : rendre le milieu du cinéma plus accessible aux personnes éloignées socialement et géographiquement de l’offre culturelle.

Mettre les jeunes au coeur du projet artistique

Au début, et encore aujourd’hui, le milieu du cinéma est perçu comme blanc, parisien et bourgeois”, avance Mathilde Le Ricque, qui occupe actuellement le poste de directrice déléguée de 1000 Visages. En 2008, l’association formait vingt jeunes par an. Aujourd’hui, ils sont dix fois plus. Provenant des quatre coins de l’Hexagone, ils sont encadrés par une centaine de professionnels. Pléthore d’ateliers leur sont proposés : éducation à l’image et aux décors, initiation à la réalisation, aide à l’écriture de longs métrages, postproduction.

Certains jeunes de territoires isolés ont le sentiment de ne pas avoir leur place dans le monde du cinéma. Chez 1000 Visages, nous voulons leur montrer qu’ils sont légitimes et qu’ils représentent la société dans son entièreté. Quand les gens vont voir un film, ils cherchent des individus qui leur ressemblent”, explique Mathilde Le Ricque, également productrice de film pour l’agence Instant Ray Films, et pour 1000 Visages.

Depuis 2011, l’association a créé un dispositif d’accompagnement qu’elle a appelé Ciné talents. Des professionnels du cinéma accompagnent des jeunes comédiens ou réalisateurs tout au long du processus de création d’un court métrage, jusqu’à la présentation en festival.

Le succès à portée de main

C’est le cas de de Goût Bacon, réalisé par Emma Benestan, ancienne élève de La Fémis et monteuse d’Abdellatif Kechiche pour les films L’Esquive et La vie d’Adèle.

Avec mon équipe, on a fait un gros travail en amont de préparation des jeunes comédiens. En plus des ateliers de théâtre, on est allé en Vendée durant deux semaines pour constituer un collectif soudé. C’est là que je leur ai dit qu’on ne leur donnait pas de poisson, mais qu’on leur apprenait à pêcher”, explique Emma Benestan, en citant ce proverbe chinois.

Emma Benestan, réalisatrice de Goût Bacon. Crédit : Mathieu Zazzo.

Ce court-métrage met en scène deux amis, Bilal et Adil. A la suite d’une rumeur au contenu ambigu lancée sur Snapchat, les adolescents se mettent en quête de filles pour sauver leur réputation. Ce sont 13 comédiens de 1000 Visages, âgés de 15 à 25 ans, qui ont participé au tournage à La Grande Borne. Dix professionnels du cinéma les ont encadrés, sous la bonne étoile de Mathilde Le Ricque, qui a endossé pour l’occasion son rôle de productrice et épaulé la jeune Emma Benestan, alors âgée de 27 ans. “Le cinéma de banlieue n’existe pas pour moi. J’ai vu beaucoup de fragilité, de romantisme chez Bilel et Adil, qui ont endossé les premiers rôles. Ces scènes de quartier, j’aurais pu les reconstituer partout en France. Les acteurs n’ont pas joué leur rôle de banlieusard, ils ont raconté une histoire commune sur des jeunes qui parlent de sexualité”, affirme Emma Benestan.

Avec l’association, notre rôle est de ne pas déserter le terrain. On donne également des ateliers sur Paris, pour montrer aux jeunes que les portes de la capitale ne leur sont pas fermées. Mais avant tout, 1000 Visages, c’est aller faire du cinéma là où il n’y en a pas, et créer une sorte de mélange culturel de gens qui viennent de tous les milieux sociaux”, précise Mathilde Le Ricque.

Bilel Chegrani, comédien dans le court-métrage Goût Bacon. Crédit : Mathieu Zazzo.

Qu’est-ce qu’est devenu Goût Bacon ? Remarqué dans une quarantaine de festivals nationaux et internationaux, il a remporté le Prix France Télévisions du court-métrage, et a été nominé aux Césars 2018. Il a fait décoller la carrière de deux jeunes gamins de La Grande Borne, Adil Dehbi et Bilel Chegrani, qui ont interprété le premier et le second rôle. “Je ne voulais vraiment pas faire du cinéma dans ma vie, c’est un peu au hasard qu’on a rencontré 1000 Visages. En 2014, j’étais avec mon ami Adil, et sa mère nous a envoyé acheter du lait. Là, on est tombés sur des gens de 1000 Visages, qu’on connaissait un peu. Ils nous ont dit “Vous nous faites rire, venez faire du cinéma””, raconte Bilel Chegrani.

Le jeune homme sera notamment à l’affiche de la saison 7 d’Engrenages, dont la sortie est prévue le 4 février prochain . Adil Dehbi a de son côté joué dans le long métrage Mauvaises Herbes, réalisé par Kheiron, en 2018. “Avec Adil, on va sûrement finir par écrire des scénarios. Le cinéma est vite devenu une passion. Je ne me vois pas dans dix ans faire autre chose. Je reste en contact avec l’association 1000 Visages, je ne vais pas souvent aux cours, mais quand il y a une représentation à l’association, j’y vais et je rencontre beaucoup de personnes. S’ils m’appellent et qu’ils ont besoin de moi, je serai toujours là pour dire oui”, explique Bilel Chegrani.

La détermination d’Houda Benyamina a donc payé. Notamment dans la transformation de ces actrices en pépites du cinéma français. Sa petite soeur, Oulaya Amamra, qui joue le premier rôle dans Divines, a reçu en 2017 le César du meilleur espoir féminin. Déborah Lukumuena, une amie de la famille 1000 Visages, obtient le César de la meilleure actrice dans un second rôle. “1000 Visages on est là ! C’est possible !”, clamait Houda sur un ton accompagné d’une vive émotion à la remise de la Caméra d’or à Cannes.

La diversité dans le cinéma est en marche
Ce succès a donné des idées à certains, notamment à Morad Kertobi, fondateur de Talents en cours. Ce dispositif, dans la même veine que 1000 Visages, aide les autodidactes à concrétiser leur projet de court-métrage. L’association veut également fédérer de nombreux acteurs autour du cinéma, comme des institutions tel que le Centre national du cinéma (CNC), des festivals, des structures de formation à l’image ou encore des centres socioculturels.

Aujourd’hui, l’action de ces associations continue. Et leur travail est loin d’être terminé. Dans son baromètre sur la diversité, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a constaté que, pour la télévision française, la part des personnes “perçues comme non blanches” dans les fictions est de l’ordre de 14%. Alors que ces mêmes personnes représentent seulement 16% des rôles de CSP+, et 43% des rôles ayant des activités marginales ou illégales.

Parts des “blancs” et “non blancs” dans les fictions de la télévision française. Baromètre de la diversité. Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Rapport 2018.

Les représentations des catégories “blancs” et “non blancs” selon la situation socioprofessionnelle des rôles des comédiens. Baromètre de la diversité. Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Rapport 2018.

Cependant, du côté de 1000 Visages, mais aussi de Talents en cours, une certaine notoriété a été acquise auprès des professionnels du cinéma. L’association 1000 Visages a été primée en 2017 par la fondation La France s’engage, présidée par François Hollande, qui récompense et accélère des projets d’innovation sociale. Un partenariat avec l’agence artistique Adéquat recense des dizaines de comédiens de 1000 Visages. “Nous sommes en train de récolter les fruits de plusieurs années d’efforts”, conclut Mathilde Le Ricque avec satisfaction.

Clément Fourcade et Joanne Girardo.

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